
Les 3 rapports de nos enfants aux machines
Un livre Hors-Programme · Écrit en 2019 · Publié tel quel
Penser autrement que la machine, penser sans elle, la repenser. Trois postures, et pour chacune les compétences clés qu’elles réclament.
Quelle place accorder aux technologies dans la vie de nos enfants ? Que ce soient les parents, les professeurs et plus globalement l’Éducation nationale, chacun tâtonne à défaut d’y voir clair. D’un côté, ces technologies rendent la vie plus facile et le travail plus productif. Elles sont une opportunité pour qui sait en tirer parti, s’adapter à mesure qu’elles évoluent. Dans le même temps, elles présentent un risque : celui de voir nos enfants se faire supplanter par des intelligences artificielles (IA) sans cesse plus fortes. Difficile au final d’y voir clair. À mesure que les innovations s’accélèrent, l’avenir se trouble.
Une chose est sûre : ces fameuses technologies, ces IA, bref « la machine » sera une figure incontournable dans la vie de nos enfants. Ce constat permet d’imaginer les différentes postures que nos enfants pourraient adopter vis-à-vis des machines et d’en déduire des compétences clés. Je vois essentiellement trois postures.
1 · Penser autrement que la machine
Toutes les études s’accordent sur un constat : au cours des prochaines décennies, des centaines de millions de travailleurs verront leurs métiers évoluer ou devront en changer faute de pouvoir s’adapter. En cause : la montée en puissance d’IA faibles (c’est-à-dire spécialisées), bien plus productives que nous.
L’enjeu pour les travailleurs de demain sera donc de compléter utilement ces IA, en pensant autrement qu’elles ne le font. Apprendre à penser autrement est d’autant plus souhaitable que nous n’avons aujourd’hui aucune solution pour penser mieux, à moins d’augmenter nos enfants comme l’annonce par exemple Laurent Alexandre.
Une intelligence transversale
Comment penser autrement ? L’IA faible ne peut effectuer des tâches que dans un domaine spécifique. Apprenons à nos enfants à faire des liens entre plusieurs domaines, à créer des passerelles entre les matières, à appréhender des sujets de façon complexe.
En France le Centre de Recherche et d’Interdisciplinarité montre la voie, et ce dès le plus jeune âge, en permettant aux élèves de s’emparer de sujets variés avec l’aide d’enseignants et de chercheurs.
Penser transversal, c’est penser de façon plus complète, apprendre quelque chose en en ayant une intelligence globale. C’est briser les silos créés par l’école, qui commencent à voler en éclats ailleurs, et notamment en Finlande qui a entrepris un vaste effort de décloisonnement des matières à l’échelle nationale (c’est le « Phenomenon-based learning »).
Questionner pour penser
Penser autrement c’est également penser critique. C’est approcher la science, mais aussi la philosophie avec le doute chevillé au corps, qui sert de moteur pour chercher puis trouver. C’est replacer le questionnement au cœur de la méthode pédagogique, en faisant de l’élève un acteur de son apprentissage, le constructeur de ses savoirs.
L’association La Main à la Pâte fait un travail admirable à destination des enseignants en publiant des manuels qui regorgent d’exercices visant à développer l’esprit critique et de façon plus large la méthode scientifique. Ces manuels devraient être dans toutes les salles de classe.
Être critique est aujourd’hui crucial pour nos enfants, pour questionner les résultats produits ou disséminés par la machine, et le cas échéant les compléter ou les contredire. Car l’esprit critique embraye aussi sur l’éthique, dont la machine ne sera jamais pourvue.
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2 · Penser sans la machine
Pourquoi penser sans la machine ? Deux réponses. Parce que ne plus pouvoir penser sans elle nous rend inutile, et accessoirement esclave. Parce qu’ensuite la machine nous rend bête, ou plutôt l’emploi que nous en faisons nous rend bête, comme le montre de façon éloquente Nicholas Carr. Inutile de lire son livre, nous le savons tous déjà : notre capacité à nous concentrer, à penser, à articuler une pensée claire et la déplier dans le temps est affectée par des années de notifications et de scroll maladif de newsfeeds, pages et autres emails. Cela nous rend bête, et accessoirement bien moins productif.
Comment apprendre à penser sans la machine ? Trois axes.
Une réflexion articulée et prolongée
Apprendre à se concentrer. En invitant les enfants à appliquer toute l’attention dont ils sont capables. À cet égard, les parents bien plus encore que les enseignants ont une responsabilité importante.
Cette concentration se développe de mille manières différentes et requiert un certain rapport au temps, une qualité d’écoute, un espace pour le jeu libre ou encore les temps calmes. Les pédagogies actives et notamment Montessori accordent une place de choix à la concentration. Dans l’Éducation nationale des programmes expérimentaux apparaissent à la marge, sans pour autant que la concentration en tant que telle soit explicitement considérée comme un objectif.
Cela paraîtrait incongru et pourtant… c’est dès le plus jeune âge que s’acquiert cette compétence et que les cerveaux s’informent en conséquence. Ne pas travailler la concentration, c’est offrir aux machines qui notifient et gavent des esprits absents à eux-mêmes. Des demi-citoyens donc, à moitié productifs.
Des erreurs salutaires
L’erreur n’a en soi pour la machine aucune valeur. Elle est une anomalie. Nos enfants en revanche se nourrissent des leurs pour apprendre. L’Éducation nationale y voit l’occasion de noter et de classer. Elle devrait y voir l’occasion de travailler la persévérance et la résilience.
Penser sans machine, c’est se concevoir dès le début comme un être capable de progrès continus, dans une multitude de domaines possibles. Pas comme un opérateur dédié à une tâche, mais comme un agent libre, capable de changer, échouer, rebondir. C’est clé pour développer des esprits capables de s’adapter à un avenir précisément incertain.
La sagesse des foules
Penser sans la machine, c’est enfin penser collectif : imaginer et faire ensemble. Quelque chose qu’on n’apprend pas à l’école ou si peu. Au pays de Célestin Freinet, les projets collectifs sont encore rares, sans parler des exercices de résolution de problèmes en groupe qui ailleurs fleurissent (des États-Unis à Singapour) pour apprendre aux enfants à s’emparer de problèmes du quotidien et les résoudre ensemble.
Apprendre aux élèves à être impliqués, solidaires, productifs et tous tendus vers un objectif commun. Voici quel devrait être un des objectifs du programme, de telle sorte que chaque enseignant se conçoive comme quelqu’un qui transmet, mais également quelqu’un qui anime et entraîne.
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3 · Repenser la machine
La machine n’est et ne sera jamais une finalité. Sauf peut-être pour les transhumanistes qui y voient une manière de dépasser leur condition finie. En tant qu’outil, la machine est constamment repensée. Elle se crée, se contourne et se détourne. Les plus grandes innovations sont nées ainsi. Nous sommes les seuls à pouvoir les engendrer.
Éloge du détournement
Un problème : repenser la machine ou, dit de façon plus large et prosaïque, penser « out of the box » ne se décrète pas. Ne s’apprend pas. Cela implique d’être créatif, seul ou ensemble. De s’envisager hacker. Cela implique de faire plutôt que d’apprendre, et d’opter plutôt pour des approches d’apprentissage par les projets.
Et encore, cela ne saurait sans doute suffire. Les enseignements restent à inventer, tant il est évident aujourd’hui que ces compétences s’acquièrent en dehors de l’école. Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zuckerberg ? Dropout. À l’école et aux enseignants de donner au hack ses lettres de noblesse en l’inscrivant au programme. On n’y croit guère en l’écrivant, mais on l’espère très fort.
Pour une école-laboratoire
Le lieu par excellence pour repenser la machine est davantage le laboratoire que l’école. Investi par les makers, le lab est l’endroit où l’on bricole avec les matériaux dont on dispose - mieux, où l’on crée ses propres pièces, où l’on dessine ses propres plans, ensemble.
Le lab est en ce sens le lieu par excellence où une liberté de pensée et d’action s’exerce. C’est ce constat qui amène un grand nombre d’écoles à aménager l’espace, de différentes manières selon l’âge, souvent comme un lieu de création et de construction ouvert, avec des pièces de différentes natures, sans modèles prédéfinis. On retrouve cela notamment dans la pédagogie Reggio, avec les loose parts.
Conclusion
On le voit, l’école ne peut pas tout. Sa transformation est en marche, mais elle est sans précédent et prendra nécessairement du temps. Aussi est-il crucial pour les parents de prendre la mesure des enjeux auxquels leurs enfants feront face demain, et d’être plus que jamais présents auprès d’eux. Bienveillants et attentifs. Visionnaires, plutôt qu’hélicoptères.
Les trois postures décrites font ressortir les compétences clés dont nos enfants ont besoin. Reste à savoir comment ils peuvent les acquérir. Plus que jamais la question se pose pour les parents. C’était l’objet de Hors-Programme ; c’est devenu celui de FAM IA.
Sept ans plus tard
Ces trois postures sont devenues cinq compétences
Choisir, apprendre à apprendre, contourner, créer, se relier : le manifeste raconte la suite, et les guides disent quoi faire cette semaine. Un compte gratuit ouvre l’archive.
Publié : 2019 · Mis à jour : août 2026
Matthieu Chéreau écrit sur l’éducation depuis huit ans. Deux essais : Préparons nos enfants à demain, et L’enfant dans la nature, co-écrit avec la journaliste du Monde Moïna Fauchier-Delavigne. Une newsletter publiée sans interruption depuis 2018, plus de soixante numéros. Des conférences chez Microsoft et Ynov Campus. FAM IA est la suite logique : ce qu’il faut faire, concrètement, maintenant que l’IA est entrée à la maison.

