
Petit manifeste pour les compétences rebelles
Fondations · Un livre Hors-Programme · Écrit en 2018 · Publié tel quel
Ubérisation. Le terme ces temps-ci est sur toutes les bouches. Il a sa marque (emblématique), son entrée Wikipédia et même son observatoire. Derrière le mot un peu fourre-tout, d’autres buzz words qui courent les rues, et les bureaux. Disruption, transformation digitale, innovation… chez les grands groupes, c’est alerte rouge. Il faut se transformer, pour ne pas disparaître. Alors on forme les équipes au digital, on change de méthode et de culture, on promeut de nouvelles compétences. Les collaborateurs doivent apprendre à travailler autrement. Malheureusement, ré-apprendre prend du temps, beaucoup de temps. Surtout quand on a oublié (ou jamais su) comment apprendre, et que c’est imposé…
Pendant ce temps, des enfants vont à l’école. Ils apprennent comme avant les compétences requises avant. Classés, ils récitent leurs leçons, sans faire d’erreur si possible et en évitant d’être créatifs (pas besoin). Ils prennent les réflexes que leurs parents cherchent à perdre, baignent dans une culture que les entreprises cherchent à faire oublier. Là, vous vous dites certainement qu’on marche sur la tête. Et vous n’avez pas tort. Mais comment dépasser cette situation paradoxale ?
En transmettant tout simplement aux enfants les compétences qui permettent aux entreprises les plus innovantes de se réinventer tous les jours. Cela semble évident. Reste à lister ces compétences et s’interroger sur les modalités de leurs transmissions. Je vois essentiellement quatre compétences dont nos enfants ont besoin, pour composer non seulement avec un marché du travail en pleine transformation, mais également avec une société en pleine crise : créativité, esprit de contournement (hack), art de la débrouillardise (hustle), et esprit de communauté.
Ces termes vous sont plus ou moins familiers. Certains sont tout droit issus du web, d’autres de la rue… de fait ces compétences ne s’apprennent pas à l’école. Irréductibles à une définition et a fortiori à un enseignement elles sont d’autant plus rebelles qu’elles s’expriment souvent contre un ordre établi : créativité contre conformité, esprit de contournement contre pensée unique, art de la débrouillardise contre us et coutumes, esprit de communauté contre société individualiste et réseaux hors-sol. Voici quelques mots sur chacune.
Créativité
Les parents de jeunes enfants ne le savent que trop : arrivés à un certain âge, quelle que soit notre stratégie professionnelle, le sens qu’on trouve dans nos emplois, dans nos vies, vient le moment où l’on se réinvente, par nécessité ou par envie. Avant, la docilité était autant récompensée que l’ancienneté. Aujourd’hui, c’est le contraire. Il faut tout repenser : les valeurs, la mission, les manières de faire et de s’organiser… c’est la condition pour progresser sur le plan professionnel et personnel.
Si cette capacité à se réinventer est aujourd’hui fortement encouragée par les entreprises, elle sera demain imposée par le marché dans son ensemble, à mesure que les cartes seront redistribuées entre les employés et les machines. Comment dès lors permettre à nos enfants de se réinventer ? En leur apprenant à apprendre d’abord. Mais également, en les amenant à créer, à trouver des solutions, plutôt qu’en leur livrant les connaissances toutes faites. Il faut imaginer une école comme une grande cuisine où, plutôt que de nourrir les enfants avec des produits transformés, on les amènerait à identifier les ingrédients, et à les combiner pour créer des plats. De cette manière les enfants auraient une vision plus large et plus fine de ce qu’ils ingèrent.
Une vision du monde plus subtile, permettant de penser en système mais également de considérer les connaissances comme des données ouvertes : à fabriquer, questionner et compléter. Cela l’école commence timidement à le faire, à la marge et au travers d’associations, avec des initiatives remarquables telles que le Centre de Recherche et d’Interdisciplinarité ou La Main à la Pâte. Ces organisations, rebelles aux vieilles pédagogies, préfigurent ce qui, un jour j’espère, sera dans toutes les écoles la règle.
Pour l’heure, il faut encourager les enseignants qui travaillent avec elles. Il faut également et surtout en tant que parents cultiver la créativité sous toutes ses formes. Cela ne se limite pas seulement à entretenir dès le plus jeune âge un rapport fertile à la création, mais plus largement à envisager constamment le monde comme un ensemble de possibles, toujours à explorer et à inventer. Un rapport qu’il est possible tous les jours, dans les moindres gestes, d’entretenir.
Hack
Hack est un terme polysémique. On a en France du mal à croire qu’il puisse exister de bons et de mauvais pirates, tant le terme est connoté de façon péjorative. La presse nous le rappelle néanmoins chaque jour, en portant au pinacle les plus connus (Mark Zuckerberg) et en dénonçant les plus nocifs (les Russes de Fancy Bear derrière le piratage de la dernière élection américaine). Dans tous ces cas, le constat est le même : au-delà des lois, du bien et du mal, le hack tend à prévaloir dans un monde où le pouvoir change de forme, de main et d’échelle. Le hack devient la règle, le moyen par lequel les uns et les autres parviennent à leurs fins, quelles qu’elles soient. À la fois outil d’innovation et de sabotage, le hack est le problème et la solution.
Dès lors, on se demande bien comment nos enfants pourraient se permettre d’en ignorer les termes. D’autant plus qu’ils sont individuellement victimes de hacks : vol de données mais aussi vol de temps de cerveaux et de libertés. Cela commence à faire beaucoup.
Aujourd’hui, alors que Yuval Noah Harari voit un monde d’utiles et d’inutiles, on peut aussi se demander s’il n’y aura pas demain des hackers et des hackés. Dans quel camp souhaitez-vous voir grandir votre enfant ?
Au-delà de ces menaces, le hack peut être appréhendé comme une méthode de résolution des problèmes. C’est ainsi que les conçoivent les startups qui identifient des besoins et tentent d’y répondre de façon originale. En tournant autour de lui. C’est cela l’esprit de contournement : apporter à un problème une solution inédite. Défini ainsi le hack paraît plus simple : ce serait une manière de régler des problèmes de façon atypique.
Mais comment transmettre cela dans un lieu comme l’école, où justement l’enseignement est uniformisé, où il y a de bonnes et de mauvaises réponses ? En suivant l’exemple de ces enseignants qui guident l’élève vers une solution, en leur donnant sans cesse des explications sur leurs erreurs, et sans jamais leur donner de réponse. En faisant très tôt la promotion d’une pédagogie de l’action, au travers de projets.
En revisitant en tant que parent notre quotidien pour permettre à nos enfants de décrypter la réalité autour d’eux : d’y voir les mécanismes qui manipulent, d’inventer les termes de leur liberté, d’en faire les acteurs d’un monde incapable de trouver des solutions à des problèmes sans précédents.
Hustle
L’art de la débrouillardise n’est pas considéré en France comme un art : c’est un pis-aller, une manière de faire à laquelle on recourt quand toutes les autres options sont épuisées. Le sens de hustle ne se limite toutefois pas à cela : le hustler fait souvent preuve d’une bonne dose d’imagination pour faire avancer son projet. Un projet dans lequel il croit et qu’il est prêt à porter avec courage et conviction. C’est le sens qui se perd en français, où convaincre ne requiert pas la même créativité que persuader. Hustle, c’est l’art de convaincre, honnêtement, avec énergie et de façon souvent créative.
Un art désormais nécessaire dans un monde où la distribution compte autant que la production (du message, du produit, de l’action). D’où les ouvrages qui, outre Atlantique, prolifèrent, pour expliquer aux startups et aux indépendants comment trouver leur public. Si demain le CDI est réservé à une portion congrue de la population, peut-être sera-t-il nécessaire, après s’être réinventé, de trouver son public, ses clients. Seth Godin résume :
« À l’heure où le web et la révolution des connexions créent de nouvelles opportunités, être le rouage d’une grande machine n’est guère récompensé. Notre monde chaotique est ouvert au travail d’individus passionnés, qui ont la détermination de tracer leur propre chemin. »
Le hustler est cet individu passionné qui, animé d’une mission, met tout en œuvre pour mener son projet à bien. Avec passion, inventivité et persévérance. Comment acquérir cet art si particulier, cette disposition d’esprit qui d’une certaine manière donne des ailes, permet de fixer librement un cap et de tendre vers lui ?
On devine aisément qu’il découle de la pratique plutôt que d’un enseignement, d’une pratique sauvage (la rue parfois fait office d’école) ou facilitée par les parents. L’enjeu est d’inventer ces pratiques, pour passer à l’action.
Intelligence collective
La communauté est un groupe qui partage la même conception du monde, les mêmes valeurs et les mêmes rites. Plus ces valeurs sont distinctives, plus la communauté est soudée et forte. Non pas tant parce qu’elles s’expriment contre les autres, mais parce qu’en partageant des objectifs, ses membres progressent plus vite que ceux des sociétés individualistes où l’entraide est plus rare. On trouve dans plusieurs domaines des communautés de ce type, qui à travers le partage et l’ouverture apprennent, innovent et progressent.
Des mouvements environnementaux aux startups, l’enjeu est à chaque fois de tendre vers une forme d’intelligence collective, où chacun grandit et avance ensemble, contribue à la concrétisation d’un projet collectif. L’école n’enseigne ni ce sens du « faire corps », ni ce sens du projet collectif. Tout au plus certaines écoles peuvent-elles donner le sentiment d’appartenir à un corps, mais un corps distinct des autres et souvent replié sur lui-même. En triant, l’école divise.
Depuis un siècle, les pédagogues sont nombreux à avoir mis la coopération au cœur des enseignements : Célestin Freinet, Anton Makarenko, Ivan Illich… Mais leur influence reste limitée dans l’Éducation nationale, pour ne pas dire inexistante. Ailleurs, ces penseurs nourrissent d’autres modèles d’écoles : les écoles Freinet bien sûr, les écoles démocratiques mais aussi celles qui, comme 42, se basent sur un modèle de l’enseignement entre pairs.
La collaboration, encensée aujourd’hui dans les entreprises comme dans la société civile, ne serait transmise et pratiquée par les enfants qu’à la marge. Comment dès lors en tant que parent contribuer à son exercice, comment permettre à nos enfants de développer les compétences qui l’accompagnent : empathie, générosité, capacité à aider et à être aidé, à écouter et à diriger ? En inventant nos propres communautés bien sûr, en créant pour nos enfants les conditions d’un apprentissage ouvert sur les autres et sur le monde.
Passer à l’action
En les énumérant, ces compétences me frappent. Créativité, art du contournement, art de la débrouillardise, sens de la communauté. Aucune, en matière d’éducation, ne va aujourd’hui de soi. Toutes pourtant s’imposent dans le monde de l’entreprise (qui les plébiscite déjà depuis longtemps) et la société civile (l’entraide serait le remède aux crises qui viennent si l’on en croit Pablo Servigne). Elles s’imposeront demain de façon plus évidente encore, et sans doute plus grave.
À mesure que la crise du marché du travail, la crise climatique, la crise migratoire qui s’ensuivra s’accentueront, les conflits se multiplieront. Des peuples mais aussi des valeurs s’affronteront, avec des outils et des moyens inédits. Dans le même temps de nouveaux modèles devront émerger : nouveaux métiers, nouveaux modèles économiques, nouveaux contrats sociaux. Dans ce contexte sans précédent, personne ne peut faire l’économie des compétences rebelles.
Pour les développer, les solutions sont multiples et varient bien évidemment selon les âges. Elles passent d’abord par le choix des écoles et des enseignants. Elles passent aussi par la conduite d’activités en famille ou en communautés : des petites routines quotidiennes aux activités plus structurées recommandées à partir de 6 ans. Nouvelles approches pédagogiques au sein de l’école ou écoles nouvelles, nouvelles routines, nouvelles activités.
À la suite de ce manifeste, c’est le (hors-)programme que j’ai développé, d’abord sur Hors-Programme, aujourd’hui ici même, guides et apps à l’appui.
Huit ans plus tard
Les compétences rebelles sont devenues cardinales
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Publié : 2018 · Mis à jour : août 2026
Matthieu Chéreau écrit sur l’éducation depuis huit ans. Deux essais : Préparons nos enfants à demain, et L’enfant dans la nature, co-écrit avec la journaliste du Monde Moïna Fauchier-Delavigne. Une newsletter publiée sans interruption depuis 2018, plus de soixante numéros. Des conférences chez Microsoft et Ynov Campus. FAM IA est la suite logique : ce qu’il faut faire, concrètement, maintenant que l’IA est entrée à la maison.

