Question 19
Comment lui transmettre quelque chose de plus grand que nous ?
Les sociétés qui réussissent cette transmission ne la confient ni à l’école ni aux parents seuls : elles la confient à une communauté d’âges mêlés, et elles la marquent par des passages. Ce n’est pas un folklore exotique, c’est un mécanisme - et ce qui nous manque le plus, c’est le troisième terme entre la famille et l’institution.
Ce qu’on fait concrètement
Organisez un passage, une fois, autour d’une chose réellement difficile.
Un seuil franchi devant des témoins se retient toute une vie. L’anniversaire ne le fait pas : il arrive qu’on l’ait mérité ou non.
Mettez-le régulièrement en présence d’adultes qui ne sont ni vous ni ses professeurs.
C’est le terme manquant. Un enfant qui n’a que deux registres d’adultes n’a que deux modèles à imiter.
On rembobine - 15 août 2020
Extrait de Hors Programme, ma newsletter hebdomadaire sur l’école et ce qui l’attend, écrite de 2017 à 2021 - numéro, « Rites de passage 🐛 ».
Il y a deux ans environ, suite au visionnage du documentaire « L’autre connexion », j’avais enquêté sur les écoles dans la forêt qui placent la communauté au cœur de leur projet pédagogique, en s’inspirant des traditions et rites indigènes. Ce qui m’intéressait alors était de comprendre ce qui était transmis aux enfants, comment et pourquoi.
Août 2020, écrit après un printemps où les enfants avaient manqué de nature et de lien autant que d’école. Ce que cette enquête a montré n’a rien d’exotique : la transmission passe par des adultes multiples et des seuils marqués, deux choses que notre organisation a supprimées sans les remplacer.
À lire, à voir
- L’autre connexion (documentaire)
La communauté d’âges mêlés et les seuils marqués, filmés plutôt que décrits. C’est de là que vient l’enquête citée plus haut.
Aller plus loin
J’en parle dans ces newsletters - la communauté, les seuils, ce qui se transmet hors de l’école.
Rites de passage 🐛15 août 2020
Bonjour à tous,
Cet été, j’aimerais vous parler d’apprentissage dans la nature et en communauté. Pourquoi parler de cela aujourd’hui ? Parce que c’est précisément de nature et de lien social que nos enfants ont manqué jusqu’à l’été.
À quoi peut bien ressembler une école en pleine nature, où tous les membres adultes - qu’ils soient ou non éducateurs ou enseignants - contribuent à faire grandir les enfants ?
Il y a deux ans environ, suite au visionnage du documentaire « L’autre connexion », j’avais enquêté sur les écoles dans la forêt qui placent la communauté au coeur de leur projet pédagogique, en s’inspirant des traditions et rites indigènes. Ce qui m’intéressait alors était de comprendre ce qui était transmis aux enfants, comment et pourquoi.
Je partagerai avec vous le long article que j’avais rédigé, et qui n’a pas trouvé sa place dans le livre. Mais avant cela, j’aimerai en guise d’introduction partager avec vous une expérience que j’ai vécue fin juillet, qui s’inscrit dans la droite ligne de « l’autre connexion » . Il s’agissait d’un stage en famille, organisé dans le Périgord noir.
Au programme : vivre ensemble, dormir dehors, se rassembler autour du feu pour cuisiner, chanter et raconter des histoires, jouer, explorer les richesses de la forêt, aller à la rencontre du vivant. Vaste programme me direz-vous. Suffisamment large et flou pour réserver quelques surprises, qui ne manquèrent pas !
Ce qui m’a surpris 😮
Ce qui d’abord interpelle lorsqu’on arrive dans une telle communauté, c’est la participation aux regroupements et à la plupart des activités du groupe. On s’appelle par des cris de loups d’un bout à l’autre du bois, on forme des clans, on chante en coeur… C’est le jeu. Si les enfants sont enchantés, les adultes prennent du temps à s’y faire. Cela implique de se laisser aller, sans se prendre au sérieux, ni se poser de questions. Bref, compliqué pour moi !
Une fois les règles du village formulées ensemble, une communauté spontanée se met peu à peu en place, composée pour la plupart de personnes qui ne se connaissent pas, qui ne partagent pas nécessairement le même background, mais qui pour autant sont bienveillantes les unes envers les autres.
Résultat : un climat de confiance et d’écoute qui favorise les échanges et les rencontres. Si à ce climat on ajoute les chants, les rires des enfants qui autour s’agitent, alors on se surprend, a posteriori, à se dire qu’on a touché à une forme d’harmonie.
En regardant les parents autour de moi le dernier jour, j’ai compris que ce sentiment avait été partagé. Les pleurs d’émotion ne trompent guère. Rarement il nous est donné de ressentir cela de façon collective. Parce que la société ne nous y a tout simplement pas habitué. Ce qui interpelle, c’est que nous ayons oublié cela, et que nous ne puissions le vivre que sous la forme d’une parenthèse.
Ce qui m’a ému 😌
Avant ce stage, j’avais des rites de passage une compréhension superficielle. Certes je m’étais penché sur le sujet lors de l’écriture de l’enfant dans la nature, et j’avais vu quelle place ils avaient dans l’école de Ingrid Bauer et Jean-Claude Catry. Mais les vivre est entièrement différent.
Lors de cette semaine passée dans les bois, j’ai vécu deux rites, plus un troisième, que je pense pouvoir restituer, sans pour autant en avoir été témoin.
Le premier consiste à laisser partir nos enfants aînés pour dormir à la belle étoile, en petit groupe. Il marque le passage à une forme d’autonomie, mais également la confrontation avec une nature dans laquelle les enfants vont peu à peu s’immerger.
Ce qui touche dans ce rite en tant que parents, c’est l’avant et l’après. Quand l’ensemble de la communauté chante autour du feu, raconte des histoires, prépare le groupe au départ. Que les enfants s’enfoncent dans la pénombre, et se retournent une dernière fois pour faire au revoir de la main. C’est, tôt le lendemain matin, lorsque les parents attendent les enfants autour du feu. Impatients de lire quelque chose (un changement, une émotion) sur les visages.
Ce qui touche, c’est que ces passages soient individuels et dans le même temps vécus de façon collective. Le soutien, l’accompagnement est total. Il donne à la fois l’élan et le recul, le sens et l’émotion.
L’autre rite dont je voulais parler, sans pour autant avoir pu y participer, est un cercle de femmes, pour accueillir les jeunes filles susceptibles d’avoir leurs premières règles dans les mois ou années suivantes. Dans ce cercle, des mères partagent des histoires et des témoignages avec ces jeunes filles, la parole se libère sur un sujet pourtant éminemment intime. Je n’ai vu de ce cercle que les mines embuées de la plupart des mères à la fin. À travers cet exemple, je comprends comment une communauté peut apprendre un enfant à vivre, à traverser les âges et les états de son corps, en bénéficiant de la sagesse collective.
Je pourrais revenir sur plusieurs moments, qu’il me reste encore à digérer. Ce que pour l’heure je retiens, c’est que rien ne me prédisposait à participer à une telle expérience. Pour être franc, je suis un ours ! C’est précisément pour cela qu’il fallait la tenter. Pour comprendre - comme les autres parents présents - comment à travers nos enfants, nous pouvons encore grandir.
Pour aller plus loin, cette vidéo de France Culture sur la disparition des rites de passage, et sur leur utilité.
À la semaine prochaine, avec l’article dont je vous parlais en préambule.
Bon week-end à tous,
Matthieu
Au revoir l'école ? 👋13 septembre 2020
Bonjour à tous,
J’espère être parvenu à vous dépayser cet été, en étudiant la manière dont des écoles à travers le monde puisent dans les cultures indigènes pour faire grandir les enfants et les éveiller à la spiritualité. Chloe, une lectrice fidèle, me faisait remarquer qu’en Finlande - ce beau pays apparaissant souvent en tête des classements PISA - il existe bel et bien un cours de spiritualité pour les enfants, à partir de 7 ans. Au même moment, un article du Monde étaient consacré aux rites, faisait écho à ma lettre. Je vous le recommande.
Aujourd’hui, à l’occasion de la rentrée, je reviens sur une tendance observée outre-atlantique : l’apprentissage à distance, au moyen de nouveaux outils, qui depuis 6 mois se diffuse trés rapidement, sous des formes nouvelles.
👩🎓💻 Présentiel / distanciel à l’Université
Le recours aux cours en vidéo ou aux MOOC, l’usage de « Learning management system » s’est d’abord largement développé dans la formation continue et au sein des universités américaines. La Khan Academy a ouvert la voie. Suivirent les Coursera, Udemy, OpenClassroom en France et bien sûr YouTube, qui aujourd’hui sont incontournables pour beaucoup d’étudiants qui se forment en complément de leurs études. Des universités se créent, uniquement en ligne, qui proposent à leurs étudiants un modèle d’apprentissage inspiré de la classe inversée : des cours en ligne le plus souvent seul pour apprendre, des classes de discussion ouverte - également en ligne - où l’enseignant sert plus de médiateur ou d’accoucheur, faisant circuler la parole au lieu de la monopoliser. C’est notamment le cas de Minerva University, qui, est considérée aujourd’hui comme l’une des meilleures universités américaines.
🧒💻 Présentiel / distanciel de l’école primaire jusqu’au Lycée ?
Quid des écoles primaires, collèges ou Lycées ? Jusqu’à présent, ils étaient relativement épargnés par cette tendance. Tout au plus avaient-ils adopté plus ou moins massivement et efficacement l’usage de tablette. Le confinement planétaire a semble-t-il accéléré l’adoption d’autres solutions, inspirées de celles utilisées dans les universités, qui tendent aujourd’hui à se diffuser rapidement.
Elles ont pour nom Prisma (de 9 ans à 14 ans) et Galileo (de 8 ans à 18 ans), et se présentent comme des alternatives à l’école. Voici leurs caractéristiques :
Des groupes de 12 à 20 élèves
Des “expert learning coach” (cette terminologie évite à ces entreprises d’employer des enseignants diplômés) chaque matin pour accompagner les enfants et fixer les objectifs de la journée
Des contenus à disposition pour apprendre par soi-même, et des applications disponibles ailleurs (Galileo encourage à utiliser par exemple Duolingo, Khan Academy)
Des échanges en Visio pour débattre et valider sur les apprentissages
Les plus mis en avant :
Que l’enfant puisse aller à son rythme, et travailler selon ses intérêts, en groupe
Couvrir des matières telles que le développement informatique, le design thinking ou la citoyenneté en ligne et la sécurité, que le programme américain n’aborde pas (puisque ces entreprises sont pour l’heure principalement américains). Galileo propose des nanodegrés sur chaque sujet.
Les moins :
Il est certain que ce mode d’enseignement est destiné à des enfants déjà autonomes ou capables de le devenir rapidement.
Il exige par ailleurs la présence d’un parent, et qui doit renoncer à son emploi, au moins partiellement.
Même si ces services font valoir qu’ils proposent une expérience de co-apprentissage, je doute qu’ils favorisent le développement des compétences sociales et émotionnelles. La coopération est permise via des exercices en groupe ou clubs, mais à distance, ce qui rend l’exercice plus compliqué, surtout pour des débutants.
Le coût au final de cet enseignement - même expérimental - est très élevé et s’adresse - comme le podclass qui se multiplient - à des familles aisées éloignées des villes ou privées d’écoles pour cause de Covid.
🤔 Des cours en ligne en complément ou à la place de l’école ?
Déjà en France ce format apparaît - mais en complément de l’école, proposé par des entreprises comme Acadomia avec A.live, qui cible des élèves de la 3éme à la Terminale.
Mon sentiment face à cette tendance de fond ? Je me pose d’abord la question de l’âge à partir duquel elles sont pertinentes et souhaitables. Ailleurs en Europe, le succès de plateformes de cours en ligne comme Sofatutor (plusieurs millions d’utilisateurs par mois) My Tutor montrent qu’elles répondent bel et bien à un besoin des élèves - même et peut-être surtout des élèves défavorisés (à moins qu’elles ne répondent d’abord à un besoin des parents 🤔). En Chine, Yuanfudao compte 400 millions d’utilisateurs. L’Inde n’est pas en reste avec Byju (à partir de 4 ans…) qui comptabilise quant à lui 35 millions d’utilisateurs. Je pense que ces solutions ne sont probablement souhaitables qu’à partir du collège et restent complémentaires à l’écoles. Elles peuvent difficilement s’y substituer.
Prisma et Galileo se posent quant à elles comme des alternatives. Comme souvent les startups EdTech américaines vont plus vite que la musique. Elles voient l’opportunité marché (post-covid), avant de voir la pertinence pédagogique. Les résultats au final peuvent être décevants, et très inégaux forcément selon le niveau initial et l’autonomie des enfants.
Ceci dit, les enfants n’ayant pas accès à l’école ou faisant de toute manière l’école la maison peuvent voir dans ces solutions un complément utile leur permettant d’échanger avec d’autres personnes que leurs parents.
À partir du Lycée, ce modèle d’école en ligne semble très efficace, si l’on s’en remet aux résultats de Minerva. Efficace auprès d’une certaine typologie d’élèves, qui sont autonomes et ont déjà un bon niveau. On l’aura compris, ce modèle n’est pas franchement égalitaire, là où la Khan Academy avait au contraire introduit le digital pour diffuser largement la connaissance à tous.
Alors au revoir l’école ? Pas vraiment, et certainement pas pour tous.
Bon dimanche à tous,
Matthieu